Le 19 novembre 2018

Les procureurs attendaient l’arrivée d’un certain individu.

A la soirée, un avion d’affaires s’est arrêté sur le tarmac de l’Aéroport de Haneda à Tokyo. En lettres noires, l’appareil est identifié sur son moteur comme “N155AN”.
Dès l’entrée des membres du Service des investigations spéciales du Bureau du procureur régional de Tokyo, tous les stores des hulots sont baissés. Peu après, les procureurs arrêtent Carlos Ghosn, le patron de l’entreprise Nissan Motor.
C’est le lever de rideau de ce qui est connu comme le “Choc Ghosn”.

Des informateurs de l’entreprise déclenchent une enquête

L’affaire avait commencé plus de six mois avant l’arrestation quand des informateurs avaient lancé des signaux d’alerte au sujet de l’emploi suspect de fonds de Nissan par M. Ghosn. Auparavant, des rumeurs avaient circulé selon lesquelles celui-ci profitait de l’entreprise à des fins personnelles. Mais cette fois, plusieurs dénonciateurs fournissaient des détails précis.

Une équipe spéciale d’enquête interne, comprenant un petit nombre de dirigeants et de commissaires aux comptes, a été mise sur pied. Les recherches ont mis à jour des mouvements suspects de fonds via des filiales étrangères. Les membres de l’équipe ont décidé de solliciter l’avis d’un avocat renommé qui était un procureur retraité.

— Témoignage d’un employé de Nissan.

Les procureurs témoignent d’un vif intérêt

Consulter un procureur à la retraite signifiait que l’équipe d’enquête était prête à prendre la mesure sans précédent qui consiste à porter l’affaire en justice à des fins d’enquête criminelle.
Des documents relatifs à l’enquête interne ont été rassemblés en secret, tandis que des documents précis ont été transmis vers juin au Service des investigations spéciales du Bureau du procureur général de Tokyo.
Incidemment, juin marquait aussi au Japon le début d’un nouveau système de négociation de plaidoyer. Les procureurs ont manifesté un grand intérêt pour les informations consultées.

— Réponse d’une source au vu des documents

‘Nous avons déjà examiné les faits’

Un problème important consistait à savoir si de hauts responsables allaient coopérer à l’enquête.
L’un d’eux était un dirigeant étranger chargé des affaires juridiques. Au début, ce cadre a refusé de coopérer, estimant que les allégations seraient niées purement et simplement. Les membres de l’équipe d’enquête interne ont tenté de le convaincre de coopérer.
Une fois, un membre de l’équipe lui a dit : “Si vous acceptez une négociation de plaidoyer, vous serez exempté de la mise en examen. Nous avons déjà examiné les faits de cette affaire.”
Après plusieurs jours de discussions souvent passionnées, le dirigeant a accepté de coopérer.

Un beau jour, un cadre supérieur du secrétariat de l’entreprise qui avait aidé M. Ghosn pendant de longues années a accepté, lui aussi, de prendre part à l’accord de négociation de plaidoyer. Le concours de ces deux personnes a nettement clarifié plusieurs affaires inconnues. Le secrétariat situé au 21ème étage du siège de Nissan est devenu le cerveau pour élucider divers soupçons, liés à M. Ghosn.

Arrestations simultanées

Plus de six mois après les débuts de l’enquête interne ultrasecrète, les préparatifs de l’arrestation sont entrés dans leur phase finale. Les personnes sous le coup d’une arrestation étaient M. Ghosn et son bras droit, Greg Kelly, un Américain, membre du conseil d’administration.
Mais un obstacle, c’était que tous deux étaient fréquemment hors du Japon. Si on ne les arrêtait pas en même temps, l’un ou l’autre pourrait s’enfuir outre-mer.
Après avoir consulté les dirigeants de Nissan, les procureurs du Service des investigations spéciales ont décidé de faire rappeler les deux au Japon sous prétexte d’assister à une réunion du conseil d’administration. Le jour J, le 19 novembre, était enfin arrivé.

Hiroto Saikawa, président de Nissan Motor, derrière, organise une conférence de presse après l’arrestation de Carlos Ghosn, PDG de l’entreprise.

Finalement, on a informé à l’avance Hiroto Saikawa, le président de Nissan, des progrès de l’enquête. Sitôt après l’arrestation de MM. Ghosn et Kelly à leur arrivée au Japon le soir du 19 novembre, Nissan a publié un communiqué de presse.
Plus tard dans la soirée, M. Saikawa a organisé une conférence de presse où il a déclaré : “Bien plus que des regrets, je ressens une forte indignation et je suis très déçu.”

— Les Échos, quotidien français d’économie

Pour la première arrestation, les procureurs ont invoqué une forte sous-évaluation de leurs rémunérations. M. Ghosn a été arrêté parce que soupçonné de n’avoir déclaré qu’environ la moitié de ses revenus annuels qui, en fait, se chiffraient à quelque 2 milliards de yens.

Day021

Arrestation pour allégations similaires

Le 10 décembre, les procureurs ont à nouveau arrêté M. Ghosn. La 1ère fois, il s’agissait de soupçons d’avoir minoré ses honoraires pour les 5 années, allant de l’exercice fiscal 2010 à celui de 2014. La nouvelle arrestation concernait un éventuel recel d’honoraires pour les 3 ans, de l’exercice fiscal 2015 à celui de 2017. Des critiques se sont fait entendre, car les deux arrestations traitaient d’allégations très semblables.

A gauche, une pièce de 3 tatamis comparable à celle probablement utilisée au début par Carlos Ghosn au Centre de détention de Tokyo, et un exemple d’un petit-déjeuner typique dans ce lieu. Selon des sources, M. Ghosn a été déplacé plus tard vers une chambre avec un lit.

Peu avant la Noël

Environ un mois après la première arrestation, les procureurs se sont trouvés le 20 décembre face à une situation inattendue. Suite à la nouvelle arrestation, la durée de la garde à vue de M. Ghosn a été réduite à 10 jours par la cour régionale, alors qu’une période de 20 jours est normalement approuvée.
Une partie de la presse a mentionné la possibilité d’une remise en liberté sous caution de Carlos Ghosn dès le lendemain. Des médias étrangers avaient critiqué à maintes reprises les longues périodes de détention, habituellement utilisées dans le système judiciaire du Japon. La tournure de l’affaire semblait devoir changer soudain juste avant la Noël.

Le 21 décembre, nouvelle surprise. Les procureurs décident d’arrêter M. Ghosn une troisième fois. Il s’agissait, cette fois, d’abus de confiance aggravé. Le parquet avait donc décidé soudain d’engager le combat. Pour M. Ghosn, la voie à une prochaine remise en liberté était quasi fermée.

Day086

Le ‘Rasoir’

Le 13 février, le procureur retraité qui avait servi d’avocat principal pour M. Ghosn a démissionné. Un de ses remplaçants s’appelle Junichiro Hironaka. Surnommé le “rasoir” pour son aptitude à exhiber les divergences dans les dossiers des procureurs, M. Hironaka a remporté des verdicts d’acquittement dans un certain nombre d’affaires bien connues. Entre-temps, Carlos Ghosn a publié une déclaration hargneuse dans laquelle il dit : “Ceci est le début d’un processus destiné non seulement à établir mon innocence, mais aussi à faire la lumière sur les circonstances qui ont conduit à ma détention injustifiée.”

Day107

Véhicule de Suzuki et uniforme d’ouvrier

La situation a changé radicalement le 5 mars. Peu après midi, en effet, un rapport a été publié selon lequel la Cour de district de Tokyo avait décidé la libération sous caution de M. Ghosn. Le timing de cette décision était très inhabituel pour un suspect qui a continué de nier les allégations à son encontre par le service des investigations spéciales.

Le jour suivant, un nombre incalculable de caméras entouraient le Centre de détention de Tokyo dans l’espoir de capter M. Ghosn à sa sortie de l’installation. Peu après 16h00, un homme habillé en ouvrier est apparu à l’entrée. Coiffé d’une casquette bleue et portant un masque, il est entré dans une camionnette Suzuki Motor.
Alors que le véhicule s’éloignait lentement, Carlos Ghosn, assis à l’arrière, avait retrouvé son regard tranchant et si typique. Bon nombre de représentants des médias ont été pris totalement par surprise. C’était une astuce conçue par les avocats de M. Ghosn pour empêcher les médias d’identifier la résidence où séjournerait leur client.

Une nouvelle fois en maison de détention

Près d’un mois après sa remise en liberté, stations de télévision et autres médias ont signalé que Carlos Ghosn était allé admirer les fleurs de cerisier avec sa famille. Quant à lui, il a continué de garder le silence, mais cet état a été brisé le 3 avril quand il a créé un compte Twitter et mentionné qu’il organiserait une conférence de presse le 11 avril.
Cette annonce surprise a eu lieu alors que des rapports mentionnaient que le Service des investigations spéciales examinait de nouvelles allégations.
La conférence de presse n’a jamais eu lieu.

Le 4 avril, le Service des investigations spéciales arrêtait à nouveau M. Ghosn, soupçonné cette fois d’abus de confiance aggravé en relation avec l’attribution d’argent à un concessionnaire en voitures basé à Oman. A nouveau, Carlos Ghosn a été emmené à la Maison de détention de Tokyo.

‘Ceci est une conspiration’

Le 8 avril, une assemblée extraordinaire des actionnaires de Nissan a approuvé l’élimination de M. Ghosn comme membre, mettant fin, tant en fait qu’en droit, à ses 20 années de leadership sur le constructeur automobile.
Le lendemain, les journalistes se sont rassemblés au Club des correspondants étrangers dans l’arrondissement de Chiyoda à Tokyo où les avocats de M. Ghosn ont présenté une vidéo, enregistrée par l’ancien président avant son arrestation.
M. Ghosn entame cette vidéo en disant : “Si vous me voyez aujourd’hui par cette vidéo, cela signifie que je ne suis pas à même de tenir la conférence de presse que j’avais prévue pour le 11 avril.”

M. Ghosn clame son innocence et qualifie l’incident de “conspiration” et de “complot” par les dirigeants de Nissan.
Entre-temps, Nissan a coupé tous les liens avec la structure dirigeante de M. Ghosn qui avait contrôlé l’entreprise pendant 20 ans. Le service des investigations spéciales poursuit ses recherches afin d’identifier les flux d’argent, ayant un lien avec M. Ghosn, dans le monde.
Le combat se poursuit entre les trois acteurs. Reportage : Section "City News" et Section "Economic News" du Siège social de Tokyo

Le 25 avril, Carlos Ghosn a, une nouvelle fois, été remis en liberté.